À mi-année, les marchés obligataires confirment leur entrée dans un nouveau régime. Si les anticipations formulées en fin d’année dernière restent globalement pertinentes, l’environnement s’est révélé plus exigeant que prévu. Inflation plus persistante, volumes d’émission élevés et repositionnement des politiques monétaires ont conduit à un ajustement des niveaux de taux.
Dans ce contexte, la classe d’actifs conserve son attractivité, mais les ressorts de performance évoluent. La compression des spreads, moteur dominant des dernières années, laisse progressivement place à une logique de portage, dans un environnement où la sélectivité redevient clé.
Taux : des niveaux plus élevés sous pression de l’inflation et de l’offre primaire
Premier fait marquant du premier semestre 2026, la remontée des taux, désormais installés à des niveaux plus élevés qu’anticipé en début d’année. En zone euro, le Bund à dix ans évolue ainsi aujourd’hui autour de 3,0 %, par rapport à une estimation proche de 2,8 % à fin 2026 initialement. Cet ajustement reflète d’abord une inflation plus résistante. Le choc énergétique du début d’année, pourtant déjà en partie atténué avec un prix du pétrole revenu sous 75 dollars le baril, n’a été que partiellement résorbé dans les anticipations d’inflation, suggérant une diffusion durable des tensions dans l’économie.
Face à cette situation, la Banque centrale européenne a légèrement ajusté sa trajectoire. Alors qu’une stabilité complète était anticipée, le marché intègre désormais une à deux hausses de taux supplémentaires, avant une phase de stabilisation. Ce repositionnement a contribué à ancrer les anticipations d’inflation à moyen terme, tout en permettant une normalisation sensible de la volatilité après les années 2022 à 2024.
Aux États-Unis, l’équilibre est similaire mais plus incertain. Le taux à dix ans, initialement estimé à 4,3 % à fin 2026, pourrait évoluer vers 4,5 % en régime stabilisé. Cette trajectoire s’explique par la combinaison d’un déficit public élevé et d’une communication de la Réserve fédérale désormais perçue comme moins lisible, ce qui entretient une volatilité potentiellement plus structurelle.
L’autre point structurant du marché des taux reste la dynamique d’offre. En zone euro, les émissions souveraines brutes devraient atteindre environ 1 450 milliards d’euros sur l’année, avec encore près de 40 % des volumes restant à émettre à mi-parcours. Ainsi, à la mi-juin, l’Allemagne devait encore lever environ 170 milliards d’euros, et la France et l’Italie près de 140 et 150 milliards d’euros respectivement. Cette abondance d’émissions, dans un contexte de retrait des banques centrales, exerce une pression durable sur les taux longs.
Dans ce cadre, les spreads souverains apparaissent aujourd’hui largement normalisés. A la mi-juin, les écarts se situaient autour de 64 et 70 points de base respectivement pour la France et l’Italie face à l’Allemagne, avec un potentiel de resserrement supplémentaire limité. Toutefois, le niveau de rendement absolu, avec des taux compris entre 3,4 % et 3,9 % sur les dettes périphériques, continue de soutenir la demande. L’Espagne se distingue particulièrement par sa résilience, tandis que la France reste sous surveillance, avec un spread pouvant atteindre 80 points de base d’ici la fin de l’année en raison d’incertitudes budgétaires et politiques.
Enfin, la dette émergente s’inscrit pleinement dans cette dynamique de rendement. Les rendements avoisinent 7 % sur la dette externe, et peuvent atteindre des niveaux nettement plus élevés en devise locale, jusqu’à près de 15 % dans certains cas comme le Brésil. Les flux restent positifs, soutenus par l’amélioration des fondamentaux et par la diversification qu’offre cette classe d’actifs dans un portefeuille obligataire.
Crédit : des spreads serrés, mais un portage redevenu central
De son côté, le marché du crédit évolue dans une configuration paradoxale. D’un côté, les spreads restent proches de leurs plus bas historiques, traduisant des valorisations élevées et un potentiel limité de compression. De l’autre, les flux vers la classe d’actifs demeurent robustes, soutenus par le retour de niveaux de rendement jugés attractifs. Sur le segment Investment Grade, les rendements se situent aujourd’hui respectivement entre 3,5 % et 5 % environ pour l’€ IG et le US IG, tandis que les segments plus risqués offrent, comme à l’accoutumée, des niveaux plus élevés.
Cette évolution a profondément modifié le comportement des investisseurs : la logique dominante est désormais celle du portage, avec une approche de type “yield buyer”, où le rendement prime sur les considérations de valorisation relative.
Cette dynamique est d’autant plus solide que les fondamentaux des entreprises restent globalement favorables. Les taux de défaut attendus se situent autour de 2 % à 3 %, en dessous des moyennes historiques, ce qui contribue à justifier le maintien de spreads resserrés malgré un environnement macroéconomique plus incertain.
Dans le même temps, la capacité d’absorption du marché reste élevée. Bien qu’importantes, les émissions, en ce compris celles de grande taille sur le segment corporate, ont été globalement bien digérées, témoignant de la profondeur de la demande. Ce constat est particulièrement visible sur les maturités courtes, où les investisseurs recherchent un compromis entre rendement et risque de taux.
Dans cet environnement, certains segments du marché du crédit se distinguent. Les obligations hybrides et subordonnées continuent d’offrir un surcroît de rendement attractif, ce qui soutient leur popularité. À l’inverse, les segments les mieux notés apparaissent plus contraints, avec des marges de compression très limitées.
Conclusion : la fin du “tout spread”, le retour du portage
Les marchés obligataires entrent dans une phase plus mature, caractérisée par des taux plus élevés et une abondance d’émissions. Dans ce nouvel environnement, les moteurs de performance évoluent : la compression des spreads laisse place à une logique de portage, dans laquelle le rendement devient le principal pilier de l’investissement.
Cette mutation ne remet pas en cause l’intérêt de la classe d’actifs, bien au contraire. Les niveaux de taux actuels, autour de 3 % en zone euro et 4,5 % aux États-Unis, offrent une base de rendement redevenue attractive. En revanche, elle impose une approche plus sélective, tenant compte des disparités croissantes entre émetteurs et segments, et alors que les niveaux de valorisation élevés dans le domaine de l’IA et le crédit privé US demeurent des sujets d’attention.
Plus que jamais, la performance obligataire repose sur la capacité à arbitrer finement entre taux, crédit et diversification, dans un environnement où les opportunités existent, mais où elles se révèlent davantage par la précision que par la tendance générale.
*Sources : Ostrum Asset Management, juin 2026. Les analyses et les opinions mentionnées dans le présent document représentent le point de vue des auteurs référencés. Elles sont émises à la date indiquée, sont susceptibles de changer et ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle.