Le magazine expert d’Ostrum AM

La BCE vient de rendre les fusions bancaires plus aisées. La santé du système bancaire est un aspect négligé qui pourtant est clef pour la mise en place de la politique monétaire. Alors que le secteur souffre toujours de nombreux problèmes, nous mettons en évidence les changements structurels intervenus sur la dernière décennie. Le changement récent de la BCE modifie la dynamique, le secteur est en consolidation depuis deux décennies et les nouvelles « guidance » pourraient accélérer la tendance et peut-être faciliter des fusions de grande taille ou des fusions transfrontalières.

La BCE vient de publier le très attendu « Guide de l’approche du superviseur concernant la consolidation du système bancaire ».
https://www.bankingsupervision.europa.eu/ecb/pub/pdf/ssm.guideconsolidation2101~fb6f871dc2.en.pdf
Un document important, même s’il est très technique, qui a pour conséquence de rendre plus facile les fusions bancaires en Europe. Nous montrons tout d’abord que la santé du système financier est un des éléments clef de la politique monétaire, même si cet aspect est souvent sous-estimé. Puis nous montrons que le système bancaire a connu des ajustements structurels notables, particulièrement depuis l’introduction de l’Union Bancaire en 2014. Finalement, nous montrons que la modification des règles concernant les fusions pourrait accélérer le processus de concentration. Ceci est un élément important pour le financement de l’économie mais aussi pour la stabilité financière.

 

SVP : des banques en bonne santé

Maximiser les profits d’un secteur économique ne rentre pas dans les objectifs d’une banque centrale. Et pourtant nous pensons que la profitabilité du secteur bancaire est un point d’attention important à garder à l’esprit. Le graphique ci-dessous explique pourquoi. Le niveau de bénéfices mis en réserve par les banques évolue de manière très proche des prêts bancaires. Une approche économétrique montre même que le capital mis en réserve est un indicateur avancé fiable de la dynamique du crédit avec un signal en avance de six mois.

Pourquoi ? L’intuition est simple. Imaginez que la Banque ABC a un rendement des capitaux propres (RoE en bon franglais) de 6% et un ratio de distribution de 50% (elle distribue la moitié de ses bénéfices en dividendes aux actionnaires) ; le niveau de bénéfices mis en réserve (retained earnings, toujours en bon franglais) sera donc de 3%. Cela implique que le capital de la banque progresse mécaniquement de 3%. Avec cette augmentation de capital, et avec un effet de levier constant, c’est tout le bilan qui peut progresser de 3%. S’il n’y a pas de réallocation de l’actif, le niveau des prêts alloués doit aussi progresser de 3%. En résumé, la capacité d’une banque de faire progresser son portefeuille de prêts est très liée à sa capacité de mettre des profits en réserve, donc elle dépend de son niveau de profitabilité.

La BCE semble d’accord avec cet argument. Il a été utilisé à plusieurs reprises par le passé, avec des angles différents, dans la « Revue de Stabilité Financière ». La BCE montre par exemple que la valorisation boursière des banques est liée à leur capacité de prêts. Peter Praet, qui était jusqu’à l’année dernière membre du directoire de la BCE a aussi utilisé cet argument régulièrement.

Bien sûr cette relation n’est pas stricte. En particulier, récemment, le niveau des prêts a progressé beaucoup plus vite que le niveau des bénéfices mis en réserve ne l’implique. Les prêts ont bondi de mars à mai dernier.

Ceci doit beaucoup aux garanties mises en place par les gouvernements, elles touchent une proportion importante des nouveaux prêts alloués. La politique monétaire extrêmement laxiste a aussi aidé tout comme l’assouplissement ponctuel de la réglementation, la BCE a par exemple diminué les contraintes de MREL en mars pour permettre aux banques de prêter plus.

Le problème est que le niveau de capitalisation des banques a beaucoup progressé depuis 2009. Le graphique ci-dessous est un proxy économique en utilisant les comptes des banques ; le compte « capital et réserves » est divisé par le montant total du bilan. Ce ratio était stable vers 5½ % avant 2009, il s’est stabilisé depuis 2014 autour de 8,0 %. Avec un niveau de bénéfices équivalent, le rendement des capitaux propres est donc plus faible, et donc les bénéfices mis en réserves. Finalement, la capacité des banques à accroitre leur bilan est abaissée et donc leur capacité à croitre leur portefeuille de prêts.

Cet argument est renforcé par la situation économique actuelle : les taux d’intérêt bas et la courbe plate limitent les marges d’intérêt bancaires, et donc la profitabilité des banques. La BCE a conclu dans une étude récente « les perspectives de marges d’intérêt nettes demeureront faibles, ce qui ajoutera aux tensions sur le bilan des banques causées par la pandémie, malgré l’effet atténuant des faibles taux d’intérêt sur les provisions bancaires. »

Changements structurels

A l’encontre de ces arguments cycliques, le secteur bancaire a mis en place des changements structurels importants depuis la grande récession.

Le premier point est illustré dans le graphique suivant avec la forte réduction des créances douteuses. Le ratio d’après les chiffres de la BCE était juste au-dessus de 8% fin 2014 et il est descendu sous les 3% dans les derniers chiffres disponibles. Environ les deux tiers de ces créances douteuses ont été effacées, et on trouve une proportion similaire en Italie, Espagne ou Portugal. L’héritage de la crise n’est pas totalement soldé, mais l’effort de nettoyage a été conséquent.

Il faut cependant faire attention avec ces améliorations. Le graphique ci-dessous est tiré de la dernière Revue de Stabilité Financière de la BCE et montre un écart inquiétant entre une estimation des provisions fondée sur un modèle et ce qui a été effectivement comptabilisé. Nous soulignons cependant que le modèle de la BCE semble défavorable : avec le montant des garanties publiques sur les nouveaux prêts, il est surprenant de trouver un niveau théorique aussi élevé de provisions et la réalité pourrait être moins laide.

Il convient également de mentionner que, même si les revenus étaient sous pression, les banques ont réduit leurs coûts. Les données ci-dessous montrent que le nombre de succursales a été considérablement réduit par les banques depuis la grande récession. De même, les statistiques de la BCE font état d’une baisse de 17 % du nombre de salariés des banques entre 2008 et 2019, soit 385 000 de baisse sur la période.

Enfin, le profil de risque s’est amélioré. L’un des problèmes de la crise du début de la dernière décennie a été le cercle vicieux entre le souverain et les banques. Une détérioration de la situation des banques entrainait le risque que les finances publiques soient mises à contribution, avec finalement des spreads souverains qui s’écartent et donc ceux du système bancaire. Le graphique ci-dessous montre que le risque pour les banques et celui du souverain étaient très corrélés en effet jusqu’en 2014.
L’introduction de l’Union bancaire en avril 2014 a beaucoup changé cette tendance. Depuis, le risque bancaire a eu peu d’effet, voire aucun, sur celui des souverains.

Si le changement est assez impressionnant, ici aussi il faut ajouter une note de prudence. Récemment, la détention d’obligations domestiques a de nouveau augmenté. En 2020, le généreux TLTRO fourni par la BCE a été utilisé par un certain nombre de banques pour mettre en place un « carry trade » avec des obligations domestiques. Si cela aide à financer les gouvernements et offre aux banques une marge de manœuvre sans risque, cela accroît également leur sensibilité au risque souverain. Le lien entre les banques souveraines pourrait ainsi réapparaître et ne pas être aussi mort que les tendances récentes du marché le suggèrent.

Une vague de fusions ?

Dans ce contexte, pourrait-on assister à une vague de fusions dans le secteur bancaire en Europe ?

Les nouvelles orientations de la BCE. En bref
En bref, le guide de la BCE mentionné confirme formellement que le badwill peut être utilisé lors d’une fusion. Le badwill se définit par la BCE comme : « Badwill, également connu sous le nom de goodwill négatif, se produit lorsqu’une entreprise achète un actif à un prix inférieur à sa valeur marchande nette. En général, il y a badwill lorsqu’une entreprise en achète une autre à un prix inférieur à sa valeur comptable. » Par conséquent, la différence entre la valeur comptable de la banque et le prix payé par l’acquéreur peut être comptabilisée comme nouveau capital dans la nouvelle entité. Toutefois, « on s’attend généralement à ce que les profits potentiels de badwill ne soient pas distribués aux actionnaires de l’entité combinée ».
D’autres mesures visent également à faciliter les fusions. Les modèles internes peuvent être utilisés, mais pour une « période limitée ». Enfin et surtout, l’exigence de fonds propres de l’entité fusionnée sera estimée à partir des deux entités préexistantes et la BCE communiquera le niveau lors de l’opération de fusion. Dans le passé, les fusions ont souvent conduit la BCE à imposer un ratio de capital plus élevé, ce qui a rendu les banques réticentes à se lancer dans certaines opérations.

Poursuite plutôt que révolution
Ces mesures sont le résultat d’une consultation lancée il y a environ trois mois. Elles visent à inciter les banques à acheter d’autres institutions à une valeur dépréciée.

Il faut souligner que la consolidation est déjà bien engagée et qu’elle l’est depuis le lancement de l’euro. La BCE publie le nombre d’établissements financiers et, comme le montre le graphique ci-dessous, ce nombre a été réduit de moitié depuis 1998. Malgré les chiffres gonflés par les nouveaux entrants, la Grèce en 2001, la Slovénie en 2007, Chypre et Malte en 2008, la Slovaquie en 2009, l’Estonie en 2011, la Lettonie en 2014 et enfin la Lituanie en 2015. Si nous éliminions ces ajouts, la baisse serait de plus de 50%.

Où cela pourrait nous mener
Plutôt que de changer la donne complétement, les nouvelles orientations de la BCE sont une amélioration pour faciliter et accélérer un processus de consolidation vieux d’une décennie. L’utilisation du badwill est potentiellement d’une grande portée. Si nous utilisons l’indice des banques de la zone euro (indice SX7E), le price-to-book est de 0,51, et une seule des 21 banques se négocie au-dessus de sa valeur comptable : KBC à 1,3 fois. Un indice plus large, avec des banques plus petites, donnerait un résultat encore plus marqué.

La mesure est loin d’être négligeable.

La réduction du nombre de banques pourrait être affectée dans deux dimensions.
Premièrement, bien que le nombre de banque diminue, il s’agit essentiellement de petites ou de très petites entités qui disparaissent. La Banque Mondiale produit une mesure de concentration pour le secteur bancaire, en utilisant les actifs des cinq principales banques. Et la tendance contraste avec la réduction du nombre de banques. La concentration a même diminué selon la mesure de la BM dans 6 des 10 pays du graphique ci-dessous, y compris en France, Allemagne et aux Pays-Bas. Une plus forte concentration exigerait donc la fusion de grandes entités, ce qui est resté rare jusqu’à présent. Il pourrait s’agir d’un changement dans le futur.

Deuxièmement, les fusions transfrontalières. La réglementation et entre autres a rendu les grandes fusions transfrontalières très difficiles. Malgré les rumeurs répétées dans le passé de fusions bancaires d’ampleur, on attend toujours. De telles fusions seraient utiles, les banques transnationales seraient un outil très puissant pour réduire davantage le lien entre le risque bancaire et souverain. Elle aurait donc un impact sur la stabilité financière de la zone euro.

Conclusion : on entend un arbre tomber ; pas la forêt pousser

Le secteur bancaire en Europe a été affecté par de nombreux problèmes, une faible croissance et des taux très bas ont nui à la rentabilité. Cela a conduit plusieurs banques faibles à rencontrer de graves problèmes. Ces sujets sont toujours là, et l’héritage de la pandémie devra être digéré.
En parallèle, le secteur a également profondément évolué au cours de la dernière décennie. Bien que plus silencieux, ces changements créent un secteur avec des coûts plus faibles, un modèle qui change et un profil de risque qui a été réduit par rapport aux niveaux de crise pré-souverains.

Cela a une importance capitale pour la BCE, car les banques sont le principal mécanisme de transmission de la politique monétaire. La modification récente des orientations en matière de fusions ne changera probablement pas la donne pour l’ensemble du secteur, mais elle accélérera et élargira probablement le processus de consolidation. Même si les nombreux problèmes auxquels sont confrontées les banques freineront nous restons prudents sur les perspectives.

Au-delà de la tendance actuelle, un nouveau défi émerge avec les fintechs et le passage de certaines grandes entreprises technologiques dans la sphère financière. Cela pourrait entraîner des changements encore plus profonds dans le secteur. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, le considère même comme le principal défi des banques au cours de la prochaine décennie. C’est potentiellement déstabilisant dans trois dimensions : la concurrence car elle éliminera les barrières à l’entrée, le modèle d’affaires puisqu’une partie des services bancaires pourraient être désintermédiée et évidemment en termes de cybersécurité.

 

 

  • Stéphane Déo

    Stéphane Déo

    Directeur stratégie marchés

MyStratWeekly : Analyse et stratégie des marchés

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