Le magazine expert d’Ostrum AM

Les impacts directs du conflit ukrainien sur les pays émergents sont la forte hausse des prix des matières premières, notamment ceux de l’énergie et des produits agricoles.

Si la hausse de ces prix bénéficie aux pays producteurs et exportateurs nets, les tensions inflationnistes devraient rester élevées et amener une réponse agressive de la part des Banques centrales qui risque de détériorer les perspectives de croissance.

Avant le conflit, la reprise économique des pays émergents était fragile et les pressions inflationnistes étaient déjà élevées, liées à la hausse des prix de l’énergie et de l’alimentaire.

Le graphique ci-dessous montre le taux d’inflation dans les différentes régions.

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L’inflation est élevée dans les pays d’Amérique Latine et dans la région CEEMEA. Les taux d’inflation ont atteint des plus hauts depuis 2011, période qui a vu éclater « les printemps arabes ». A contrario, l’inflation reste contenue dans les pays d’Asie.

Cette hétérogénéité dans les profils d’inflation expliquait jusqu’à présent la divergence des orientations de politiques monétaires.

Si la hausse de ces prix bénéficie aux pays producteurs et exportateurs nets, les tensions inflationnistes devraient rester élevées et amener une réponse agressive de la part des Banques centrales, qui risque de détériorer les perspectives de croissance.

Les Banques centrales de nombreux pays, notamment d’Amérique Latine, avaient procédé à des hausses de taux agressives, afin de lutter contre l’inflation et défendre leurs devises contre le dollar. L’Amérique Latine a gardé un très mauvais souvenir des années 1980 et 2000, périodes caractérisées par une très forte inflation, ce qui explique le resserrement rapide des politiques monétaires de la région.

A contrario en Asie, à l’exception de la Corée du Sud qui avait relevé son taux directeur, les politiques monétaires sont restées accommodantes dans l’ensemble, soutenant la reprise post-Covid.

Ces hausses de taux d’intérêt n’ont pas été sans impact sur l’activité économique. En Amérique Latine, les enquêtes S&P-PMI sur le secteur manufacturier pour le mois de février  indiquent que l’activité est en contraction au Brésil et au Mexique et ralentit en Colombie. La Banque centrale brésilienne a indiqué, lors de son dernier COPOM, la fin de son cycle de resserrement monétaire en juin.

Avant le conflit, seulement quatre des principaux pays émergents avaient leur taux d’inflation au-dessous de la cible fixée par leurs Banques centrales : Afrique du Sud, Chine, Indonésie et Philippines.

Les pressions inflationnistes devraient rester élevées dans les pays émergents, liées à la forte pondération de l’alimentaire et de l’énergie dans les indices de prix à la consommation (graphique ci-après).

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Les pressions inflationnistes devraient rester élevées dans les pays émergents, liées à la forte pondération de l’alimentaire et de l’énergie dans les indices de prix à la consommation.

Le poids de l’énergie est plus prépondérant dans les pays d’Europe de l’Est. L’alimentaire l’est principalement pour l’Asie, comme en Inde et aux Philippines.

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L’Asie devrait être la moins impactée par la hausse des prix des céréales, à cause de sa plus forte dépendance au riz et sa production locale. Les prix alimentaires locaux sont très faiblement corrélés avec les prix internationaux.

Cependant, le spectre de 2008 reste dans les mémoires. Cette période avait été caractérisée par une augmentation des prix du riz qui a été exacerbée par des restrictions sur les exportations des grands producteurs comme l’Inde et le Vietnam. La région est également fortement exposée aux aléas climatiques, ce qui menace sa sécurité alimentaire.

La Chine est le premier consommateur mondial de blé au monde, avec une consommation de 148,5 K tonnes. L’émergence d’une classe moyenne a changé les habitudes alimentaires du consommateur chinois qui s’est mis à consommer plus de viande et de céréales.

La Chine est donc vulnérable au choc alimentaire provoqué par le conflit en Ukraine. Après avoir indiqué que les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur le pays l’an dernier, avaient créé des conditions difficiles pour la production alimentaire, le premier ministre chinois a indiqué hier que la région du nord de la Chine qui cultive le blé pouvait être encore améliorée en soutenant les faibles semis, afin d’assurer une récolte exceptionnelle. La sécurité alimentaire est primordiale pour un pays de 1,4 milliards d’habitants.

Stratégie de marchés

Les anticipations de taux terminaux des investisseurs (à horizon trois ans) ont augmenté, dans l’ensemble, par rapport au mois dernier.

Sur le graphique ci-dessous, les anticipations de taux à horizon 3 ans pour le Brésil n’ont pas bougé par rapport au mois dernier. Lors de son dernier COPOM, le gouverneur a indiqué une autre hausse du taux SELIC en mai, mais n’a pas donné d’orientations prospectives suggérant la fin de son cycle de resserrement monétaire. Cependant, la courbe DI (taux futurs) indique une hausse de 42 pdb en juin. À suivre…

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Pour la Colombie et le Mexique, les anticipations de taux à horizon 3 ans ont sensiblement augmenté en un mois. Cela devrait soutenir le peso mexicain et colombien par rapport au réal brésilien qui a enregistré les meilleures performances contre le billet vert depuis le début de l’année (17 %) et dont la Banque centrale a annoncé la fin des hausses du taux SELIC. Depuis le début de l’année, ce sont les devises d’Amérique Latine qui enregistrent les meilleures performances contre le billet vert, bénéficiant de la thématique matières premières.

En Asie, on note que les anticipations de taux à horizon 3 ans sont restées stables, dans l’ensemble, sur 1 mois. Les anticipations ont même baissé pour les Philippines. A contrario, les anticipations ont augmenté dans les pays d’Europe de l’Est, notamment en Tchéquie et Hongrie. En Afrique du Sud, le potentiel de hausses est encore élevé et devrait continuer à soutenir le rand qui, après le réal brésilien, a également enregistré les meilleures performances (9,3 %) face au dollar, depuis le début de l’année.

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Enfin, les investisseurs étant plus focalisés sur l’inflation que sur la croissance, cela devrait se traduire par des tensions sur les taux locaux.

  • Zouhoure Bousbih

    Zouhoure Bousbih

    Stratégiste pays émergents