Le magazine expert d’Ostrum AM

Après s’être focalisé sur la Chine, Donald Trump menace d’imposer des tarifs douaniers sur les produits mexicains, si aucune mesure n’est prise pour enrayer les flux de migrants clandestins.

Jeudi 30 mai, Donald Trump a menacé d’imposer des droits de douane de 5 %, à partir du 10 juin, sur l’ensemble des importations de biens mexicains, si le Mexique ne prend pas des mesures visant à réduire significativement ou à stopper le flux de migrants clandestins traversant le Mexique pour entrer aux États-Unis. Les tarifs pourraient augmenter graduellement par la suite pour atteindre 25 % à partir du 1er octobre 2019. Ils resteraient à ce niveau tant que les flux de migrants clandestins ne seront pas stoppés.

Donald Trump utilise une nouvelle fois l’arme des tarifs douaniers à l’encontre d’un pays comme moyen de pression afin d’obtenir des concessions de la part de ce dernier. Cette fois-ci ce n’est pas dans l’objectif de parvenir à un meilleur accord commercial, comme ce fut le cas l’année dernière avec le Mexique et le Canada ou encore actuellement avec le Japon ou l’Union européenne, mais ces menaces sont à d’autres fins. Leur but est d’amener le gouvernement mexicain à prendre des mesures visant à stopper le flux de migrants illégaux entrants aux États-Unis. Des tarifs à des fins non commerciales ont également été adoptés par les États-Unis à l’encontre de la Chine. Cela concerne les taxes de
25 % imposées sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises destinées à freiner les avancées réalisées par la Chine sur le plan technologique.
Ces menaces à l’encontre du Mexique changent la donne sur le plan de la guerre commerciale que mènent les États-Unis à l’encontre de ses partenaires commerciaux, et ceci à plusieurs égards.


Ces menaces à l’encontre du Mexique changent la donne sur le plan de la guerre commerciale que mènent les États-Unis à l’encontre de ses partenaires commerciaux, et ceci à plusieurs égards.
La taille : le Mexique est devenu, au 1er trimestre 2019, le 1er partenaire commercial des États-Unis devant la Chine et le Canada. Or, les tarifs porteraient sur la totalité des importations de produits mexicains soit 346,5 milliards de dollars en 2018, ce qui est considérable.  À titre de comparaison, les Américains taxent actuellement 250 milliards de produits chinois. En cas d’échec des négociations actuellement en cours avec les États-Unis, le Mexique a indiqué qu’il adopterait des mesures de représailles. Or, les exportations de biens américains vers le Mexique (265 milliards de $ en 2018) sont plus de deux fois plus élevées que celles à destination de la Chine (120 milliards de $).

La forte intégration des chaînes de valeur : le secteur de l’automobile serait le plus touché, et ceci à double titre. Les voitures et les pièces détachées sont les produits les plus importés par les États-Unis et le Mexique figure au premier rang des pays exportant ce type de biens vers les USA comme le montre le graphique suivant.
Provenance des importations américaines de voitures et camions légers 2018
Par ailleurs, les chaînes de valeur sont fortement intégrées entre les États-Unis et le Mexique. Les pièces et les produits peuvent franchir plusieurs fois la frontière avant de parvenir au consommateur final. Les produits seront ainsi taxés à plusieurs reprises en fonction du nombre du passage de la frontière, augmentant d’autant le coût pour le consommateur américain.

La rapidité : des tarifs de 5 % pourraient être imposés dès le 10 juin et augmenter progressivement jusqu’à atteindre 25 % le 1er octobre. Cela s’opère dans un bref délai. L’impact sur les économies américaine et mexicaine sera ainsi rapide et plus important que si les industriels s’y étaient préparés.

Enfin, la différence de taille réside dans le fait que ces tarifs visent un pays avec lequel les États-Unis viennent de signer un accord commercial au terme d’intenses négociations.

Le 30 novembre 2018, les dirigeants des États-Unis, du Mexique et du Canada ont signé l’accord commercial dénommé Accord États-Unis, Mexique, Canada (AEUMCA), remplaçant l’accord de libre-échange d’Amérique du Nord (ALENA). Ce dernier était dans l’attente d’une ratification par le Congrès et celle-ci semble désormais très compromise. Cet accord vise à ce que ces pays échangent sans droit de douane à la condition de respecter certains critères. Des dispositions avaient également été prises pour protéger l’industrie automobile de l’imposition de droits de douane éventuels.

En d’autres termes, les menaces de Trump à l’encontre du Mexique montrent que les accords commerciaux signés avec la Maison Blanche peuvent être remis en cause à tout moment, pour n’importe quelle raison, en prétextant notamment une situation d’urgence nationale. Les pays visés par des tarifs douaniers américains n’ont ainsi aucun intérêt à négocier avec l’administration Trump pour trouver un accord, puisque celui-ci peut subitement voler en éclat pour une toute autre raison.
 

Les conséquences d’éventuels tarifs sur les importations mexicaines

L’intensification de la guerre commerciale depuis l’été dernier s’est traduite par une forte inflexion du commerce mondial et, par voie de conséquence, du secteur manufacturier dont les biens sont les plus échangés. Cela est perceptible désormais également aux États-Unis. L’imposition de droits de douane américains sur près de 350 milliards de produits mexicains se traduirait par une contraction plus importante des échanges, ce qui pèseraient davantage sur le secteur manufacturier. À cela s’ajoute la menace de hausse des tarifs douaniers sur près de 300 milliards de dollars supplémentaires de produits chinois et l’éventuel relèvement des tarifs sur l’automobile pour des raisons de sécurité nationale qui pénaliserait en particulier l’Allemagne et le Japon.

Le Mexique serait affecté par les tarifs américains, puisque 80 % de ses exportations se font à destination des USA, mais les États-Unis seraient également pénalisés. Cela tient au fait que le Mexique est devenu son premier partenaire commercial au 1er trimestre 2019 et que les importations portent surtout sur l’automobile et les pièces détachées dont les chaînes de production sont très intégrées.

Ces tarifs sur les produits mexicains rencontrent une vive opposition au sein même du parti républicain, et notamment au Sénat. La Chambre de Commerce américaine s’est déclarée contre et étudie les moyens de s’y opposer. Selon elle, des tarifs de 5 % sur les produits mexicains importés représenteraient une taxe de 17 milliards de dollars pour les entrepreneurs et les ménages américains. Si les tarifs augmentent à 25 %, cette taxe serait de 86 milliards de dollars. L’impact pourrait être plus important, compte tenu des perturbations dans le commerce de biens. Ces droits de douane menacent également l’emploi, les échanges avec le Mexique concernant 5 millions d’emplois américains. Cet impact vient s’ajouter aux mesures déjà prises par les États-Unis depuis l’année dernière, plus spécifiquement à l’encontre de la Chine. Une étude récente de la Fed de New York évalue à 106 milliards de dollars le coût annuel pour le consommateur américain de la hausse des tarifs sur les produits chinois, soit 831 dollars par ménage.

Conclusion

Cette nouvelle escalade des tensions commerciales accroît significativement l’incertitude et la prolonge, puisqu’elle montre qu’un accord conclu avec l’administration Trump peut être remis en cause à tout moment. Cela renforce notre conviction selon laquelle la guerre commerciale va perdurer et qu’il est illusoire d’espérer un accord entre les États-Unis et la Chine, en particulier. Celle-ci vient notamment de prendre de nouvelles mesures de représailles, en plus du relèvement de ses tarifs sur 60 milliards de dollars de produits américains depuis le 1er juin. Elle élabore une « liste d’entreprises non fiables » en réponse à la liste noire établie par les États-Unis et à l’interdiction pour Huawei de se fournir en équipements américains.

Face à cette plus forte incertitude, les chefs d’entreprises vont devenir encore plus frileux en termes d’investissement. Or, les commandes de biens d’équipement aux États-Unis, en Allemagne et en France se sont déjà nettement infléchies, faisant craindre une forte inflexion de l’investissement des entreprises au cours des prochains mois, comme le laisse présager le graphique suivant.
Commandes de biens d'équipement de l'industrie allemande
Ce mouvement devrait probablement s’intensifier si les États-Unis relèvent de nouveau leurs tarifs douaniers sur les importations de produits mexicains. À cela s’ajoutent les menaces d’augmenter les tarifs sur la totalité des importations chinoises, ainsi que sur l’ensemble des importations de voitures. Ces coûts seront principalement supportés par le consommateur américain.

L’intensification de la guerre commerciale accroît les risques sur la croissance globale, et la croissance américaine en particulier, ce qui pourrait amener les Banques centrales à prendre des mesures visant à rendre leur politique monétaire plus accommodante. Le Président de la Reserve fédérale américaine, Jay Powell, a déclaré hier que la Fed surveillait de près les conséquences des tensions commerciales sur les perspectives de croissance et qu’elle agira de manière appropriée. Cela laisse ouverte la voie à une baisse probable des taux de la Fed d’ici la fin de l’année pour faire face au risque de récession, comme le laisse craindre l’inversion récente de la courbe des taux américaine.
US : Ecarts entre le taux 10 ans et le taux 3 mois