Le magazine expert d’Ostrum AM

Les banques devraient massivement participer, jeudi 18 juin, à la prochaine opération de refinancement à long terme ciblée de la BCE, dénommée TLTRO 3, en raison des mesures prises par la Banque centrale pour faire face à la crise liée au Covid-19. Les banques vont ainsi bénéficier de manière temporaire de conditions de refinancement très avantageuses, d’un assouplissement des règles de collatéral, ainsi que des règles prudentielles. L’objectif de la BCE en cette période de récession d’une ampleur sans précédent est d’inciter les banques à continuer de prêter aux ménages et aux entreprises et, plus particulièrement, aux petites et moyennes entreprises fortement fragilisées par la crise. Le but est d’éviter une multiplication des faillites de PME provoquée par des difficultés d’accès aux liquidités dans cette période extrêmement difficile. Cela est d’autant plus important que les PME sont les principales pourvoyeuses d’emplois au sein de la zone euro et que des faillites massives se traduiraient par une hausse encore plus forte du taux de chômage de nature à peser davantage sur la demande des ménages et d’amplifier ainsi l’ampleur de la récession et d’en allonger sa durée.

1. Forte hausse de la demande de prêts des entreprises liée aux conséquences de la crise du Covid-19

Durant la période de confinement, l’activité s’est arrêtée dans bon nombre d’entreprises ou a tourné au ralenti. Celles-ci ont ainsi subi une baisse forte et brutale de leurs revenus, alors même qu’elles devaient continuer de payer leurs dépenses courantes, telles que les salaires, leur loyer et leurs fournisseurs. Pour faire face à ces besoins de liquidités, la demande de prêts des entreprises a ainsi fortement augmenté pour passer d’un rythme de 2,4 % sur un an en février, à 4,9 % en mars et 6 % en avril. Cette hausse a surtout concerné les prêts entre 1 et 5 ans (leur variation sur un an passant de 4,9 % en février à 13,6 % en avril), dans une moindre mesure ceux jusqu’à 1 an et, d’une manière beaucoup plus réduite, les prêts supérieurs à 5 ans. Ces prêts bancaires se révèlent indispensables pour permettre aux entreprises viables de faire face à leurs dépenses courantes et d’éviter ainsi une multiplication des faillites lié à un manque de liquidités. 
La dernière enquête concernant l’accès au financement des entreprises, réalisée entre le 2 mars et le 8 avril, a révélé que les petites et moyennes entreprises de la zone euro anticipaient une nette détérioration de leur accès aux prêts bancaires, pour la 1re fois depuis mars 2013, dans l’ensemble des pays et dans l’ensemble des secteurs, comme le montre le graphique suivant

Évolution de la disponibilité présente et attendue des prêts bancaires pour les PME (sur les 6 derniers mois et sur les 6 prochains mois, en % net des réponses)

Sources : BCE

Cela montre la nécessité pour la BCE de prendre des mesures visant à inciter davantage les banques à prêter aux PME les plus touchées par la crise et ne pouvant pas se financer sur les marchés comme le font les grandes entreprises. 

 

2. Net assouplissement des conditions de refinancement des banques 

La BCE a annoncé, le 7 mars 2019, une 3e série d’opérations de refinancement à long terme ciblées? afin d’inciter les banques à prêter aux ménages et aux entreprises. Ces opérations d’une maturité de 3 ans se tiennent chaque trimestre entre septembre 2019 et mars 2021. Les banques auront la possibilité de rembourser par anticipation ces prêts, un an après chaque opération trimestrielle, à partir de septembre 2021. Les premières opérations n’ont rencontré qu’un intérêt limité amenant la BCE à revoir certains paramètres le 12 septembre 2019, puis à deux reprises lors de la crise du Covid-19 (le 12 mars et le 30 avril 2020), en raison de l’ampleur sans précédent de la crise actuelle.
La BCE a fortement assoupli les conditions de refinancement des banques sur la période allant du 24 juin 2020 au 23 juin 2021. 
Sur cette période, le taux d’intérêt appliqué aux opérations TLTRO 3 a été réduit de 50 points de base par rapport au taux moyen appliqué aux opérations principales de refinancement (MRO), actuellement à 0 %, ce qui correspond à un taux de - 0,50 %. Les banques peuvent obtenir des conditions encore plus accommodantes en fonction de l’évolution de l’encours des prêts accordés par les banques aux entreprises et aux ménages (hors crédit immobilier). Ainsi, si entre le 1er mars 2020 et les 31 mars 2021, les banques maintiennent inchangé le volume des prêts éligibles aux ménages et aux entreprises, elles pourront obtenir un taux de refinancement égal au taux de dépôt, moins 50 points de base, avec un maximum à - 1 %. Les banques peuvent ainsi se refinancer à un taux de - 1 %, si elles maintiennent inchangé le volume de prêts accordés aux ménages (hors immobilier) et aux entreprises entre le 1er mars 2020 et le 31 mars 2021. La période de référence a été avancée d’un mois, afin de prendre en compte la hausse des crédits accordés au mois de mars 2020. 
Si les banques ne parviennent pas à maintenir le volume de prêts constant et que l’évolution est négative, elles peuvent tout de même obtenir sur la période un taux de refinancement préférentiel, moins intéressant que le cas précédent, à la condition que le volume de prêts éligibles entre le 1er avril 2019 et le 31 mars 2021 évolue entre 0 et au moins 1,15 %. S’il est d’au moins 1,15 %, elles pourront obtenir un taux qui sera le minimum entre le taux de dépôt et le taux MRO moins 50 points de base. Les conditions pour bénéficier d’un taux de refinancement inférieur au taux de dépôt (- 0,50 % actuellement) ne sont donc pas vraiment contraignantes.
Le montant que les banques peuvent emprunter a également été augmenté pour atteindre jusqu’à 50 % du montant des prêts éligibles en date du 28 février 2019, contre 30 % précédemment.

 

3. Assouplissement temporaire des règles relatives aux collatéraux apportés par les banques  

Afin de s’assurer que les banques disposent d’actifs suffisants à apporter en collatéral pour participer aux opérations d’apports de liquidités et permettre ainsi de continuer de prêter aux ménages et aux entreprises, la BCE a pris des mesures temporaires visant à élargir le champ des actifs éligibles. Ces mesures s’appliquent jusqu’à septembre 2021, date des 1ers remboursements anticipés des TLTRO 3.

Le 7 avril, la BCE a décidé d’élargir les actifs acceptés en collatéral :
•    aux prêts accordés aux entreprises, aux PME et aux indépendants bénéficiant de garanties accordées par l’État dans le cadre des plans annoncés par les gouvernements ;
•    aux prêts de très petites tailles accordés aux PME ;
•    aux obligations souveraines grecques.

La BCE a également augmenté son niveau de tolérance face au risque :
•    Elle a réduit de 20 % de manière temporaire la décote (haircut) appliquée à l’ensemble des titres apportés en collatéral par les banques ;

•    Elle a réduit en moyenne de l’ordre de 20 % supplémentaire, de manière permanente, la décote appliquée aux créances privées 

Selon la BCE, cette mesure peut augmenter le montant des actifs acceptés en collatéral jusqu’à 140 milliards d’euros.
La BCE a augmenté la limite de concentration des risques pour les obligations bancaires non sécurisées. Le pool de collatéral apporté par les banques peut être constitué jusqu’à 10 % en obligations bancaires non sécurisées contre une limite de 2,5 % auparavant. Selon la BCE, cette mesure pourrait accroître le montant des collatéraux jusqu’à 160 milliards d’euros.
Le 22 avril, la BCE a pris des mesures temporaires, afin de réduire l’impact sur la disponibilité des collatéraux d’une dégradation potentielle de la notation des entreprises en-dessous du niveau dit « investment grade », sans que cela ne remette en cause leur viabilité à moyen terme. À cette fin, les notations ont été gelées au 7 avril 2020. La BCE continuera d’accepter en collatéral les actifs qui étaient éligibles avant le 7 avril (c’est-à-dire les titres ayant une notation d’au moins BBB-, sauf pour les ABS), tant que leur notation restera égale ou supérieure à BB.  Ainsi, pour éviter une baisse soudaine du montant des collatéraux consécutive à la dégradation potentielle de la note de certaines entreprises, la BCE accepte en collatéral des titres qui étaient jusqu’au 7 avril bien notés et dont la note est devenue inférieure de deux crans à la note minimale requise. Cela vise à ne pas créer une pénurie de collatéraux qui seraient de nature à générer une baisse des prêts aux entreprises et à amplifier la crise. 
Pour les ABS, dont le seuil minimum de notation requis pour participer aux opérations de refinancement est de A-, la BCE acceptera les titres dont la notation a été abaissée jusqu’à BB+. 

 

4. Assouplissement temporaire des règles prudentielles pour les banques

Les autorités de contrôle de l’Union européenne ont par ailleurs assoupli de manière temporaire et ciblée certaines normes prudentielles pour que les banques continuent de prêter à l’économie réelle en cette période de crise. Selon la BCE, ces mesures pourraient libérer jusqu’à 120 milliards d’euros de capitaux propres pour les banques, augmentant ainsi leur capacité de prêts à l’économie réelle.

 

Conclusion :

L’ensemble des mesures prises par la BCE devrait se traduire par une forte demande de la part des banques à l’opération de prêts à long terme ciblée du 18 juin.  Le 10 juin, Isabel Schnabel, membre du comité exécutif de la BCE, évoquait un montant qui pourrait être de l’ordre de 1.4 trillion d’euros. Cela correspondrait à la plus forte demande jamais enregistrée pour ce type d’opérations, lancées en 2014. En net, le montant sera moins important, mais toujours très significatif. Il conviendra en effet de retirer du montant brut près de 750 milliards d’euros de refinancement de sommes empruntées lors de précédentes opérations. Il s’agit notamment des opérations de refinancement à long terme hebdomadaires menées depuis le 18 mars et venant combler les besoins de liquidité jusqu'au règlement de la quatrième opération TLTRO 3, du 24 juin 2020. Leur montant est de 389 milliards d’euros. Le 24 juin arrivent également à échéance près de 160 milliards d’euros de la 1re opération TLTRO 2. Enfin, les banques ont annoncé, le 12 juin, rembourser de manière anticipée 214 milliards d’euros des opérations TLTRO 2 restantes dont l’objectif est fort probablement de profiter de ces nouvelles opérations beaucoup plus intéressantes. Le montant de 1,4 trillion d’euros avancé par Isabel Schnabel correspondrait ainsi à un montant net pouvant être de l’ordre de 650 milliards d’euros. Cela confirmerait les résultats de la dernière enquête menée auprès des banques par la BCE selon lesquels leur participation aux prochains TLTRO serait plus importante. Elles ont également révélé s’attendre à un impact plus important de ces opérations sur l’assouplissement des conditions de crédits aux entreprises et un impact encore plus marqué sur le volume de prêts accordés aux entreprises. Ces conditions de financement très avantageuses, associées à des conditions d’accès peu contraignantes, devraient inciter les banques qui le peuvent à effectuer des opérations de carry trade. Celles-ci consisteront notamment à emprunter à 3 ans auprès de la BCE à un taux de - 1 % et à placer une partie sur les marchés obligataires offrant de meilleurs rendements, afin de bénéficier du différentiel de taux. La forte demande attendue pour cette opération TLTRO 3 devrait ainsi probablement profiter aux marchés obligataires souverains de la zone euro et plus particulièrement à ceux des pays périphériques, Italie en tête.


 Aline Goupil-Raguénès 
Économiste
Ostrum Asset Management