Le magazine expert d’Ostrum AM

Alibaba a été visé par une enquête par les autorités chinoises dans le cadre de la lutte contre les monopoles. Après l’annulation surprise de l’entrée en bourse de Ant Group son bras financier,  en novembre, le fleuron technologique chinois subit une nouvelle fois les foudres de Pékin . Mais, que cache cette lutte des autorités chinoises contre ses monopoles technologiques ?

La croissance de l’industrie chinoise des paiements mobiles a été exponentielle au cours des dix dernières années, à l’image des 890 millions d’utilisateurs que comptent désormais les deux principaux services de paiement mobiles Alipay et WeChat pay qui détiennent respectivement 50 % et 40 % des parts de marché.

En 2017, le montant des paiements mobiles en Chine a atteint 17 trillions $ , soit 170 fois la taille de 112 mds $ du marché américain ( iResearch). Ces nouveaux systèmes de paiements utilisent des QR codes ainsi que des porte-monnaie électroniques, ce qui a permis aux consommateurs de basculer rapidement de l’argent liquide aux paiements mobiles, ainsi que de s’affranchir rapidement de leurs cartes bancaires et de crédit établies par les banques commerciales. 90 % des chinois qui habitent dans les grandes villes utilisent ces plateformes de services de paiements mobiles comme principal mode de paiement.

Les deux plateformes de services de paiements mobiles ont donc conduit à un changement radical du système de paiement chinois, en créant un écosystème tiers qui a contribué à réduire significativement la place de l’argent liquide dans l’économie chinoise.

Les autorités chinoises avaient au début, soutenu ces initiatives afin de favoriser l’innovation et la concurrence dans le secteur financier , mais surtout dans un but économique  pour permettre aux PME d’avoir accès à d’autres sources de financement pour leur développement. Ainsi, les autorités chinoises ont encouragé et ont contribué à l’essor d’Alibaba et Tencent en les subventionnant directement et en les protégeant contre la concurrence internationale. Le Parti communiste chinois ( PCC) a également un lien direct avec ses géants de la technologie en plaçant ses membres au sein de la gouvernance de ces entreprises.

En dépit du lien direct entre le PCC et les services de plateformes de paiements mobiles, leur développement rapide,  leur situation de duopole technologique ainsi que leur reprise de fonctions économiques essentielles, ont fait craindre aux autorités chinoises une perte de contrôle.

Ainsi en 2017, dans le cadre de sa campagne de désendettement, la Pboc a élargi sa surveillance réglementaire aux établissements de paiements tiers en ordonnant aux entreprises de retirer des fonds auprès des banques commerciales et de la Pboc. En 2019, la Pboc a pris le contrôle de tous les dépôts d’Alipay et de WeChat pay. Cela avait contribué à réduire le risque associé à la  « finance de l’ombre », tout en permettant à la Pboc d’avoir accès à de précieuses données sur les transactions des utilisateurs. Le but étant de tracer les transactions financières des utilisateurs afin de déjouer d’éventuels complots contre le régime.

 

Un autre moyen pour les autorités chinoises de lutte contre la domination de Alipay et WeChat pay dans l’espace des paiements numériques est le yuan digital.  

La Chine est en phase de devenir la première économie à instaurer une monnaie digitale, le DC/EP ( Digital Currency Electronic payment). Ce n’est pas une crypto monnaie car elle émise directement par la Banque centrale chinoise. C’est un yuan sous format digital qui a pour but de remplacer l’argent liquide. Le but pour les autorités chinoises est d’augmenter la visibilité et le traçabilité des transactions financières en établissant un plus grand contrôle sur le système financier chinois et les comptes de capitaux , et en se substituant aux crypto monnaies qui ne peuvent pas être facilement contrôlées.

Le projet du yuan digital progresse rapidement. La Pboc vient de finaliser son deuxième programme pilote sur le DC/EP. Les autorités ont organisé une loterie de fin d’année à Suzhou, ville pilote,  où les 100 000 gagnants recevront 200 yuans sous format numérique, qu’ils pourront dépenser en ligne ou dans les magasins. Contrairement aux modes de paiements en ligne, le yuan digital ne requiert aucune connexion internet, ce qui permet d’étendre son utilisation même dans les provinces les plus reculées du pays.

Cependant, les autorités doivent également s’appuyer sur les plateformes du duopole technologique pour contribuer à l’essor de leur monnaie digitale . La domination et l’avance technologique du duopole est telle que les banques commerciales ne peuvent plus combler leur retard.  D’autre part, l’implémentation de porte-monnaie numériques aux seules banques commerciales ne permettra pas l’essor rapide du yuan digital.  C’est pourquoi le régulateur financier chinois a ouvert une enquête contre Alibaba dans le cadre de la lutte contre les monopoles. Le but est d’intégrer la structure de paiement d’Alipay dans celle du DC/EP. La plateforme de service de paiement mobile est tellement intégrée dans la vie quotidienne des chinois, qu’elle constitue un réceptacle idéal pour le yuan digital et contribue ainsi à son essor domestique.

 

Quid de l’international ?

Le yuan digital pourrait être exporté à l’international via les porte-monnaie électroniques des touristes chinois, des étudiants et des hommes d’affaires. Les autorités chinoises pourraient également obliger les entreprises étrangères à utiliser sa monnaie digitale pour accéder à son marché domestique. Les transactions transfrontalières dans le cadre de la Belt and Road Initiative et celui du Partenariat régional économique global pourraient également être effectuées en DC/EP. Le yuan digital pourrait accélérer l’internationalisation de la monnaie chinoise. Seulement 2% des paiements dans le monde sont réalisés en yuans ! La monnaie digitale chinoise pourrait être la nouvelle norme financière et technologique , ce qui aura des conséquences et des implications mondiales à long terme.

 

Zouhoure Bousbih
Économiste
Économie & Stratégie
Ostrum Asset Management