Comment la biodiversité s’impose-t-elle auprès des investisseurs et des gestionnaires d’actifs ?

Retrouvez ci-dessous les points clef de l'intervention de Joséphine Chevallier lors de l'événement Time to Change organisé par Option Finance.

Plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre est captée naturellement, grâce aux "puits de carbone" que constituent les forêts et les océans. Préserver la biodiversité est donc l’une des actions les plus efficaces pour lutter contre l'augmentation des gaz à effet de serre. Et l’enjeu n’est pas que climatique car la biodiversité touche directement des réservoirs économiques essentiels comme la pêche, les activités forestières ou agricoles.

Comment le secteur de la gestion d’actifs s’est-il emparé du sujet de la biodiversité ?

Dans une note récente, la Banque de France estime que 42 % de la valeur des titres détenus par les institutions financières françaises provient d’entreprises largement dépendantes de services écosystémiques, c’est-à-dire de services rendus « gracieusement » par la nature (les ressources naturelles – bois, poissons, pollinisation, eau – et l’ensemble de ses contributions à la résilience de la biosphère…)

L’enjeu est donc fondamental et pourtant, la gestion d’actifs a pris du temps pour le prendre en compte. Cela tient à la fois à des aspects très objectifs (le manque de données, et d'outils), et à la façon dont les critères ESG sont intégrés. En effet, l’intégration des enjeux ESG est souvent partielle : les risques et les opportunités ne sont pris en considération que s’ils ont un impact matériel sur le bilan financier des entreprises. Or les entreprises ne payent souvent pas le prix réel des services rendus par la nature, ni celui relatif aux pressions qu’elles exercent. D’où l’importance vitale d’intégrer la "double matérialité" dans l’analyse des enjeux ESG : c’est à dire intégrer dans l’analyse critique d’une entreprise son impact sur l’écosystème, indépendamment de sa trajectoire financière.

La règlementation est en train de changer la donne en demandant à la gestion d’actifs un reporting qui intègre des indicateurs sur la biodiversité. C’est le sens des règlementations européennes SFDR avec les PAI (Principal Adverse Impacts) et de la Taxonomie européenne qui introduit des clauses de "do not significant harm" (DNSH) pour flécher les actifs verts. De même, en France, la Loi Energie Climat amène les gestionnaires d’actifs à élaborer une stratégie dédiée, et le calcul d’une empreinte biodiversité.

Parallèlement à cette pression réglementaire, on assiste au développement d'outils d'évaluation et de nouvelles données, à l’initiative d’acteurs européens comme CDC Biodiversité ou Iceberg data Lab, qui favorisent la prise en compte de ces enjeux.

Si la mobilisation est récente, l’ensemble de ces mesures et le lien désormais établi entre impératif de préservation de la biodiversité et performance future des investissements devraient nettement accélérer la prise en compte des enjeux de biodiversité par la gestion d’actifs.

Quels sont les leviers d’action ?

Ils sont multiples et pourtant de nombreux progrès restent encore à faire. Les politiques d’investissement constituent un levier d’action naturel. Elles peuvent désormais capitaliser sur les outils et les données qui émergent pour évaluer et cartographier les risques, fixer des « lignes rouges », et être un outil d’engagement avec les entreprises.

Chez Ostrum AM, nous avons commencé à appréhender le traitement de la Biodiversité sur ces trois niveaux. 

Evaluation : le pré-requis pour intervenir efficacement sur la biodiversité, c’est de disposer des données et des outils de mesure pour évaluer les pressions exercées sur les écosystèmes. Notre cadre d’analyse s’affine donc au fur et à mesure que nous bénéficions des avancées sur ces domaines, en particulier sur nos scoring extra-financier (qui pointe sur des indicateurs relatifs à la biodiversité), et nos analyses qualitatives réalisées par les experts sectoriels qui se nourrissent des recherches les plus récentes. En 2022 nous calculerons une empreinte biodiversité.

Exclusion : nous procédons à l’exclusion des entreprises et/ou des secteurs susceptibles de causer des pressions significatives sur les écosystèmes et nous avons approfondi récemment cette approche dans nos politiques sectorielles énergies fossiles pour cibler les techniques les plus impactantes sur l’environnement (techniques d’extraction non conventionnelles).

Engagement : nous engageons le dialogue avec les émetteurs sur ces enjeux en tant qu’actionnaire et porteur de dettes. L’engagement est un levier d’action majeur pour les investisseurs. Par ce dialogue et la mise en exergue de sujets sur lesquels nous souhaitons qu’elles portent leur attention, nous influons sur la stratégie des entreprises et les accompagnons dans leur transition.

En 2022, Ostrum AM va d’ailleurs affiner son cadre d’engagement en ciblant particulièrement les secteurs dépendants ou impactant la biodiversité.

Plusieurs défis restent à relever

Le premier défi est lié à notre exposition plutôt indirecte aux secteurs à risque : en effet le plus souvent, nous n'investissons pas directement dans les secteurs qui souffrent le plus de la perte de biodiversité, comme l’agroalimentaire amont, les activités forestières ou la pêche. En revanche, nous sommes investis dans des entreprises qui y sont directement exposées, via leur chaîne d’approvisionnement. En engageant avec elles pour qu'elles challengent les pratiques de leurs fournisseurs nous pouvons avoir un impact.

Le second est la difficulté à sélectionner les meilleures opportunités d’investissement car les sociétés qui apportent de réelles solutions en termes de restauration de la biodiversité sont difficiles à identifier. L’évolution des outils et la transformation des modèles d’affaires devraient combler cette lacune dans le temps.

Le dernier défi vise à déconstruire l’idée et que la préservation de la biodiversité est induite par les actions en faveur de la lutte contre le changement climatique. Historiquement on considérait que le premier était favorable au deuxième de facto, aujourd'hui on sait que cela n'est pas le cas. Il faut donc appréhender ces deux enjeux majeurs de manière totalement holistique.

Des progrès significatifs restent à faire pour adresser les défis posés par la biodiversité. Comme souvent, les obligations règlementaires sont motrices dans la prise en compte de ces enjeux dans l'industrie de la gestion d’actifs. Les outils commencent à émerger, et les leviers existent : tout l’enjeu sera de les mettre au service d’une stratégie efficace de préservation de la biodiversité.

  • Joséphine Chevallier

    Joséphine Chevallier

    Leader Stratégie ESG