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VERS UNE CRISE DE LA DETTE DES PAYS ÉMERGENTS ?
S’il n’y a pas eu de crise de la dette émergente, c’est grâce au moratoire du G20 d’avril 2020 sur la dette des pays les plus pauvres qui avait conduit à un report des paiements des intérêts de la dette à fin 2020. Sans nouvel accord, le risque sur la soutenabilité de la dette des pays émergents devient significatif.

La Zambie cristallise les craintes d'une crise de la dette souveraine des pays émergents

La Zambie, deuxième producteur de cuivre d'Afrique,  a demandé à ses créanciers un report des remboursements des intérêts de sa dette prévus1 pour cette année jusqu'à avril 2021. Sa dette externe s'élève à 11,1 Mds $, soit 54 % du PIB à la fin de l'année 2019.
Cependant, le pays s'est heurté au refus de ses créanciers privés à cause de la Chine. L'opacité des prêts contractés avec cette dernière complique les négociations avec ses créanciers. D'après CARI2, le montant des prêts octroyés par la Chine s'élève à lui seul à 9,7 Mds $.

La crise sanitaire met sous pression les finances publiques des pays les plus pauvres

La  Zambie n'est pas un cas isolé. Les 76 pays les plus pauvres ont un endettement qui s'élève à 573 Mds $ et doivent rembourser 41 Mds $ cette année à leurs créanciers. Cependant, face aux conséquences dévastatrices de la crise sanitaire, ils doivent faire un choix entre rembourser leurs créanciers ou aider leurs citoyens les plus vulnérables. Sans accord de tous les créanciers, la soutenabilité de la dette des pays les plus pauvres est à risque.

Les prêts "cachés" chinois posent des risques significatifs sur la soutenabilité de la dette...

La Chine est devenu le prêteur "officiel" du monde, devançant le FMI et la Banque mondiale. Ainsi, 400 Mds $ de prêts3 ont été octroyés par la Chine à 106 pays.

La majorité de ces prêts a été octroyée dans le cadre de la  Belt and Road Initiative4 et ne sont pas répertoriés dans les standards de la Banque Mondiale et du FMI.

Autour de 50 % des prêts octroyés par la Chine (200 Mds $) ne sont pas inclus dans la base de données de la Banque Mondiale.

L’opacité des prêts chinois conduit à une sous-estimation moyenne de 15 % du montant de la dette des pays en question et la sous-estimation des risques associés5.

Le montant des prêts chinois à l’Afrique s’élève à 148 Mds $ entre 2000 et 2018. L’Angola est le pays qui a le plus de dette vis-à-vis de la Chine et les autorités du pays négocient également avec la Chine pour un report des remboursements.

... Et compliquent les négociations avec les créanciers privés...

L'opacité des prêts chinois rend également difficile les négociations avec les créanciers. Les créanciers internationaux, tels que le FMI et la Banque mondiale, veulent connaître les conditions des prêts, afin d'évaluer la soutenabilité de la dette dans le cadre de leurs programmes  de soutien financier. Dans le cas de la Zambie, le FMI avait rejeté, en 2018, la demande de prêt de 1,3 Mds $ à cause des risques sur la soutenabilité de la dette. Les créanciers privés veulent également connaître les conditions, notamment l'ordre de priorité dans le remboursement de la dette. Ils ne veulent pas être lésés dans les négociations.

La crise sanitaire a remodelé la relation des pays africains avec la Chine

Lorsqu’un pays est incapable de rembourser sa dette, il est contraint de céder la gestion de l’infrastructure à une société chinoise. Dans le cas de l'Afrique, ce sont notamment des mines  ou des entreprises stratégiques qui sont visées. Pour la Zambie, c'est la cession d'une mine de cuivre qui a provoqué la colère qui a fait le tour du continent africain. Les pays africains ne sont pas prêts à céder leurs ressources vitales à la Chine.

1 Il s'agit de l'Eurobond de 3 Mds $, dont 750 M$ doivent être remboursés en septembre 2022 et 1 Mds $ en avril 2024, ce qui va provoquer une hausse des services de la dette cette année.  – 2 CARI : China Africa Research Initiative. – 3 D'après  Sebastian Horn, Carmen Reinhart et Christoph Trebesh, China's overseas Lending. 4 Belt and Road initiative : projet pharaonique de créer un vaste réseau d’infrastructures de transports, d’énergie et de télécommunications reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Ce projet a plusieurs objectifs : économiques (dominer le commerce mondial), politique étrangère et de sécurité, notamment énergétique. – 5 Carmen Reinhart 2018, The hidden debt bomb that the Chinese have funded in emerging markets, published by Project Syndicate.

Zouhoure Bousbih
Économiste
Ostrum Asset Management